Culte du dimanche 17 octobre 2021-Ayons souci de soi

Chers frères et chères sœurs

Aujourd’hui je voulais partager avec vous le texte de Matthieu dans le sermon sur la montagne qui dit de ne « pas s’inquiéter ». Oui aujourd’hui alors que le pays a vécu quelques heures dramatiques jeudi, nous sommes venus ce dimanche au culte célébré le Seigneur, le chanter et le prier. Certains d’entre vous ont peut être été inquiet en sortant de leur maison, sur la route, en arrivant. Vous avez été inquiets pour des amis, de la famille. Alors aujourd’hui je choisis ce texte de l’Evangile de Matthieu qui nous dit de ne pas nous inquiéter, non pas pour vous faire la morale, pour vous dire c’est pas bien de s’inquiéter, il faut faire confiance au Seigneur, non je choisis ce texte dans les circonstances actuelles pour essayer de comprendre pourquoi le Christ nous dit cela.

Lisons ce texte Matthieu, 6, 25 – 34

25Voilà pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas au sujet de la nourriture et de la boisson dont vous avez besoin pour vivre, ou au sujet des vêtements dont vous avez besoin pour votre corps. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus important que les vêtements ? 26Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils ne ramassent pas de récoltes dans des greniers, et votre Père qui est au ciel les nourrit ! Ne valez-vous pas beaucoup plus que les oiseaux ? 27Qui d’entre vous parvient par ses soucis à prolonger un peu la durée de sa vie ? 28Et pourquoi vous inquiétez-vous au sujet des vêtements ? Observez comment poussent les fleurs des champs : elles ne travaillent pas, elles ne se tissent pas de vêtements. 29Pourtant, je vous l’affirme, même Salomon, avec toute sa richesse, n’a pas eu de vêtements aussi beaux qu’une seule de ces fleurs des champs. 30Si Dieu habille ainsi l’herbe qui est dans les champs aujourd’hui et qui demain sera jetée au feu, ne vous habillera-t-il pas à bien plus forte raison vous-mêmes ? Comme votre foi en lui est faible ! 31Ne vous inquiétez donc pas en disant : “Qu’allons-nous manger ? qu’allons-nous boire ? ou qu’allons-nous mettre pour nous habiller ?” 32Ce sont les païens qui recherchent sans arrêt tout cela. Mais votre Père qui est au ciel sait que vous en avez besoin. 33Cherchez d’abord le règne de Dieu, cherchez à faire sa volonté, et Dieu vous accordera aussi tout le reste. 34Ne vous inquiétez donc pas du lendemain car le lendemain s’inquiètera de lui-même. À chaque jour suffit sa peine.

Vivez au jour le jour, facile à dire car l’homme ne peut pas, même au nom de la providence divine, décréter que son passé il l’a oublié et que son avenir ne le préoccupe plus, l’homme est un animal historique et le temps le constitue.

Ces paroles semblent s’appliquer d’avantage à une congrégation de moines hors du monde qu’à une communauté comme la nôtre qui tout à l’heure retrouvera le monde et ses réalités ?

L’homme depuis longtemps essaye de comprendre pourquoi il est soucieux : entendons par souci aussi bien le soin, le dévouement, la sollicitude, que l’on apporte à une tâche ou une personne que l’anxiété et la préoccupation qui nous assaillent ou nous torturent.

Faisons un petit détour par la pensée grecque. Le souci apparait d’abord sous la forme de l’anxiété provoquée par la dureté de la vie ou par l’engagement dans le mariage, la maternité, la paternité, les affaires de la cité. Socrate (Vème siècle avant JC) viendra ici apporter une pierre essentielle au débat en parlant du souci de soi. C’est bien beau d’avoir souci des affaires politiques, de nos richesses, de notre réputation, de notre corps, mais tout cela ce n’est pas vous, intéressez-vous d’abord à vous-même : savoir si par exemple vous êtes sincère ou hypocrite, juste ou injuste, loyal ou déloyal. Socrate invite ses contemporains à faire une conversion vers eux-mêmes. Pour lui si l’on se concentre sur notre mode d’être alors le MOI s’élève à l’universel, d’une certaine façon nous pourrions dire que « prendre souci de soi » c’est dépasser son individualité pour accéder à une vision universelle. Prendre souci de soi est donc intimement lié avec le souci de l’autre, l’autre participe à cette même exigence d’être que moi-même ainsi rien de ce qu’il est ne m’est véritablement étranger. Ainsi prendre souci de soi c’est renoncer à se soucier de ce qui n’est pas soi, c’est-à-dire de ce que l’on a  ou ce que l’on veut avoir. Dans un dialogue de Socrate à un dénommé Alcibiade, il lui dit : dans le dialogue entre deux êtres, c’est l’âme qui parle à l’âme et dans l’amours l’âme qui aime l’âme, celui-là seulement t’aime, celui qui aime ton âme, parce qu’il ne te quittera pas lorsque ton corps aura perdu la fleur de sa jeunesse. Ce que Socrate appelle âme, c’est finalement ce que nous appelons la personne ou le sujet. Socrate veut faire découvrir à ceux qu’il a en face de lui, un autre niveau d’eux-mêmes. Depuis Socrate et jusqu’à la fin de l’antiquité le souci de soi a été pratiqué dans toutes les écoles philosophiques sous la forme d’exercice que l’on peut appeler « spirituels », par exemple la « méditation », la concentration sur le présent.

Venons-en à Jésus, dans le sermon sur la montagne il appelle de la même façon à ne pas se soucier de ce qui est extérieur à nous-même, comme la nourriture ou le vêtement et il ajoute que notre inquiétude ne modifie en rien notre qualité d’être : « et qui d’entre vous peut, par son inquiétude prolonger tant soit peu son existence ». Contrairement à la philosophie grec, ce que l’individu doit rechercher ce n’est pas ce qui en lui constitue des valeurs universelles le beau, le bien, le juste.., ce qui est à rechercher c’est «  le Royaume de Dieu et sa justice ». L’universalité définie par Jésus a comme nom : « Le Royaume ». Pour Jésus, cet événement est en train de se produire par sa personne, en sa personne. Rien n’est rationnel dans cette recherche et toute valeur n’existe pas en elle-même dans une rationalité qu’il convient de chercher à la mode socratique, mais ces valeurs existent en Dieu dans une intervention irrationnelle au sein de notre présent.

Il ne s’agit pas d’une quête illimitée et inquiète mais dans la personne de Jésus, ce Royaume et cette justice sont offerts à l’homme, cet homme, cette femme, n’a plus qu’à se porter vers ce qui lui est révélé par le Christ.

Lorsque Jésus dit : « ne vous inquiétez pas pour le lendemain », il ne dispense pas un simple conseil de sagesse pratique mais pour lui c’est la foi au Dieu-Père et la recherche exclusive de son règne qui délivrent l’homme des angoisses pour le lendemain. Et pourtant comme l’ont éprouvé les premières communautés, cette irruption tarde, la recherche s’allonge et souvent on est tenté de se décourager et nous ne pouvons plus vivre avec notre souci d’un côté et cette attente de la providence divine de l’autre, leur rencontre nous paraît parfois improbable et nous avons peine à confier cette angoisse du lendemain à l’avènement du Royaume, alors très souvent, nous croyons en la providence le dimanche et le reste de la semaine nous nous sentons souvent seuls à porter nos soucis.

Nous avons sans doute le sentiment d’être toujours inachevé. Il ne faut pas se soucier de ce que l’on a mais de ce que l’on est, encore faut-il savoir ce qu’est notre être réel. Par exemple il ne dépend pas de moi d’être beau, riche, fort, en bonne santé, tout semble dépend d’éléments qui sont étrangers à ma volonté et donc à moi-même. Mais par contre il dépend de moi d’avoir ou non l’intention de bien faire, c’est-à-dire de coïncider avec la volonté divine.

L’Eglise, la communauté, la prière, nos rendez-vous dominicaux ne deviennent pas simplement des lieux où l’on oublie l’espace d’une heure que l’existence du dehors peut nous être hostile, mais le lieu où l’on peut confier à Dieu ce qui n’est pas exactement nous, ce qui dépend de sa providence. Dieu existe, il peut entendre et recevoir nos soucis, c’est avec foi, confiance et détermination que nous pouvons les uns, les autres contribuer à nous en libérer et comme chez Goethe dans le second Faust où peu avant la mort du héros, le Souci vient le rendre aveugle. Et pour Goethe, l’homme ne peut se libérer du souci que dans la prise de conscience de la valeur infinie du moment présent. « Alors l’esprit ne regarde, ni en avant ni en arrière, le présent seul est notre bonheur », dit Faust à Hélène.

Brice Deymié

Beyrouth le 16/10/2021

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