Construire une maison pour Dieu

 Prédication du culte d’installation au poste de l’Eglise protestante française du Pasteur Brice Deymié en l’Eglise nationale évangélique le 16 janvier 2022. Culte sous la présidence du pasteur François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France.

Texte : 2 Samuel 7, 1 à 17. 

1Le roi David s’installa dans son palais. Le Seigneur le protégeait de tous les ennemis qui entouraient son royaume.

2Un jour, le roi dit au prophète Natan : « J’habite une maison en bois de cèdre et le coffre de Dieu n’a pour abri qu’une tente de toile. Qu’en penses-tu ? » –

3« Tu as certainement une idée à ce sujet, répondit Natan. Vas-y, réalise-la, car le Seigneur est avec toi. »

4Mais la nuit suivante, la parole du Seigneur fut adressée à Natan :

5« Va trouver David, mon serviteur. Tu lui diras : Voici ce que te déclare le Seigneur : “Ce n’est pas toi qui me construiras un temple où je puisse habiter.

6-7Je n’ai d’ailleurs jamais habité dans un temple, depuis le jour où j’ai fait sortir d’Égypte le peuple d’Israël, jusqu’à aujourd’hui. Au contraire, j’ai accompagné les Israélites, en n’ayant qu’une tente comme demeure. Bien plus, durant tout ce temps, j’ai confié à plusieurs chefs le soin de gouverner Israël, mon peuple, mais je n’ai reproché à aucun d’entre eux de ne pas m’avoir construit un temple en bois de cèdre.”

8C’est pourquoi tu diras encore à David : Voici ce que te déclare le Seigneur, le Dieu de l’univers : “Lorsque tu n’étais qu’un gardien de moutons, je t’ai pris au pâturage pour faire de toi le chef d’Israël, mon peuple.

9Je t’ai soutenu dans toutes tes entreprises, j’ai exterminé tes ennemis devant toi. Grâce à moi, tu obtiendras un renom semblable à celui des plus grands rois de la terre.

10Je donnerai à Israël, mon peuple, un lieu où je l’installerai pour qu’il y demeure sans rien avoir à craindre. Aucune population malveillante ne recommencera à l’opprimer comme autrefois,

11à l’époque où j’ai confié à des juges le soin de gouverner Israël, mon peuple. Je te protégerai toi-même de tous tes ennemis. Enfin, je t’annonce que moi, le Seigneur, je t’accorderai des descendants.

12Lorsque sera venu pour toi le moment de mourir, je désignerai l’un de tes propres enfants pour te succéder comme roi, et j’établirai fermement son autorité.

13C’est lui qui me construira un temple, et moi je l’installerai sur un trône inébranlable.

14Je serai un père pour lui et il sera un fils pour moi. S’il agit mal, je le punirai comme un père punit son fils.

15Cependant je ne lui retirerai pas mon appui, comme je l’ai fait pour Saül lorsque je l’ai rejeté, et que je l’ai remplacé par toi.

16Un de tes descendants régnera toujours après toi, car le pouvoir royal de ta famille sera inébranlable.” »

17Natan rapporta à David tout ce que Dieu lui avait dit dans cette vision.

Frères et sœurs, chers amis, 

C’est un peu paradoxal de s’installer dans un lieu qui n’est pas le nôtre. Je remercie cependant infiniment le pasteur Habib Badr et l’ensemble de sa communauté de nous avoir permis de célébrer ici ce culte. Signe d’une grande fraternité. Pour ceux qui ne connaitraient pas l’histoire récente de la communauté protestante française, l’Eglise qu’occupait la communauté a été démoli en 2013 et depuis attend la construction de son Eglise. Ces longues années d’attente pleine d’espoir et de désillusions ont peut être permis de réfléchir sur ce que l’on attend d’une Eglise, quelle théologie émane de nos constructions ecclésiales, quelle communauté voulons-nous faire vivre ? Et bien d’autres questions riches de sens. Pour l’instant nous sommes nomades et notre Eglise virtuelle s’élève sur un terrain vague à Ras Beyrouth.

J’ai donc choisi de réfléchir pour ce culte d’installation de mon ministère à Beyrouth, sur le texte du deuxième livre de Samuel qui évoque la possible construction d’une maison pour Dieu. 

David est confortablement installé dans son palais, le texte nous dit qu’il a assis sa royauté au propre et au figuré, alors lui revient le souvenir que Dieu, lui, habite dans une tente, cette tente qui a accompagné le peuple en Exode et qui s’appelle « la tente de la rencontre ». Ne faut-il quand même pas lui construire une maison ? Il s’en confie à son prophète Nathan. Le Seigneur par l’entremise de Nathan lui indique que c’est le fils de David, Salomon qui lui bâtira une « maison de cèdre ». 

La question de notre texte est la suivante : Dieu doit-il habiter une maison ? On sait par l’histoire que les hommes ont construit des édifices à la beauté et à la richesse excessive, moins pour la gloire de Dieu que pour assoir l’autorité de l’Eglise ou de l’institution religieuse. Comment placer Dieu à la bonne hauteur sur l’échelle architecturale ? Un bâtiment est tout à fait nécessaire, c’est une sorte de phare, de repère, comment rejoindre une communauté qui change sans arrêt de lieu de résidence ? Mais qu’est ce que le bâtiment dit de notre rapport à Dieu ? 

Premier point. L’Eglise, les Eglises, les mosquées et les synagogues sont là au milieu du village, comme le cimetière, le jardin public, le théâtre. On peut ne jamais y rentrer, ils font parties des indispensables. Ils sont, ce que le philosophe Michel Foucault appelle des contre-espaces. Je m’explique, je voudrai penser l’Eglise comme une utopie. Mais l’utopie par définition n’a pas de lieu, c’est un lieu hors lieu et hors temps. Mais comme l’exprime bien Foucault, chaque groupe humain, quel qu’il soit, découpe dans l’espace qu’il occupe, où il vit réellement, où il travaille, des lieux utopiques. De la même façon, l’humain construit dans le temps où il s’affaire des moments hors temps, ce que Foucault nomme des « moments uchronique » pour faire le pendant de l’utopie.  L’Eglise est donc utopique et uchronique. Dans ses pierres est inscrit la possibilité de dépassement de notre propre expérience, de notre propre rationalité.  Ce « non-lieu » à partir duquel il est possible d’entrevoir un sens, une direction à l’action humaine qui échappe au calcul prévisionnel. Ce « non-lieu » nous permet d’avoir la conscience de notre finitude et en même temps l’ouverture du sujet humain, à la fois individuel et collectif. l’Eglise évoque l’accomplissement de l’humanité dans la vie éternelle, humanité enfin unifiée dans la grâce de Dieu. Il n’est pas possible de démontrer rationnellement l’existence d’un tel royaume mais nous pouvons pousser les portes d’une église. Le but de ce contre-espace est de transgresser la rationalité de nos vies en offrant une figure visible et supportable à l’irrationalité.  

Deuxième point : « L’ écclésia » (Eglise) est le lieu de l’appel : ek kale. On est appelé à rejoindre un lieu qui n’est pas notre maison mais qui va le devenir. Sans lieu il est évidemment difficile de rejoindre une communauté. La théologie protestante insiste beaucoup sur cette définition de l’Eglise : lieu de l’appel. Nous faisons Eglise parce que nous répondons à un appel. Pour d’autres à une convocation. Karl Barth, célèbre théologien protestant du XXème siècle, disait que l’Eglise était un événement. Ceci rejoint le point précédent. L’événement est dynamique. On peut dire qu’il rejoint ce lieu utopique mais sans garantie de permanence. Ce mouvement est évidemment en contradiction avec la présence des murs mais c’est ce qui caractérise justement ce contre-espace. Mais comment exprimer l’événement dans l’architecture, en bâtissant une église, qu’on le veuille ou non, on bâtit une image de Dieu, une image de la communauté et on induit forcément une forme de théologie. Le protestantisme s’est toujours méfié des bâtiments. A une époque, dans les années 70, en France tout du moins, on construisait des églises qui ne devaient surtout pas ressembler à une église, plus le bâtiment était insignifiant et neutre plus il pouvait induire  dans la communauté interne et externe une contre image du divin.  Quand nous voulons construire une maison pour Dieu, nous avons l’illusion que nous allons l’enfermer là, qu’il sera toujours disponible, nous l’aurons sous la main. C’est une maison d’arrêt où l’homme a l’illusion de maitriser le divin. Mettre Dieu sous clés. C’est pourquoi les Réformateurs ont préférés que les églises protestantes ne soient pas ouvertes en dehors des moments de culte pour que celui qui passerait dans la rue et qui rentrerait par hasard dans une église sans communauté ne s’imagine pas que Dieu y réside. 

Troisième point. Dieu dit à David : « je n’ai pas habité dans une maison depuis le jour où j’ai fait monter d’Egypte les Israélites jusqu’à ce jour, mais je me suis déplacé avec une tente pour demeure ». Le nomadisme reste une référence pour Israël et Dieu rappelle combien il est attaché à cette manière d’être avec le peuple. La sédentarisation d’Israël sera l’occasion de beaucoup de trahison. Les prophètes du VIIIème siècle, Osée et Amos sont témoins de l’abandon par Israël des grands principes du désert. Dans le livre des Rois et au moment de la division de la royauté en royaume du sud et royaume du nord, ceux du Nord partent au cri de : « A tes tentes Israël ». Voulant signifier par là que le seul moment d’unité du peuple fut le moment de la marche au désert. Cette référence au temps idéal du nomadisme restera une constante de la théologie de l’Ancien Testament. Quand on déposa l’arche d’Alliance dans le temple que Salomon a fait construire pour le seigneur, on n’ôta pas les barres qui servaient à son transport. Dans le texte du livre de Samuel, il faut remarquer l’ambivalence du terme maison. Dans la bouche de Dieu, une fois elle la maison en dure et une autre fois, il s’agit de la maison comme descendance de David. Dieu inscrit sa présence au cœur de l’humain, au cœur des générations. Il ne renie pas le visible mais il s’installe dans l’histoire des hommes en nomade. 

Art de la rencontre infinie. De l’infini venue à la présence. Tout avance. Tout se donne. Tout paraît. Chaque pas de Dieu renouvelle le monde. Le rythme de cette lente caravane s’est accordé avec celui de l’univers. Ne règne de constant que cette mobilité, et le vent du désert. Dans ces lieux, dans ce lieu où nous célébrons notre Dieu, il nous accorde de nous égarer une fois encore, de sortir du cercle étroit des prédéterminations. La lente caravane du nomade constitue le lien qui se noue entre la localité et la globalité, entre le singulier et l’universel. Nous habitons un lieu qui reflète des milieux de lieux, pont entre le multiple et l’unique. 

Brice Deymié

Beyrouth le 16 janvier 2022

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.