Un Noël pour rien ?
Cette distance s’accroît encore par la remarque cinglante de Jésus au temple : « Pourquoi me cherchez-vous ? Je dois m’occuper des affaires de mon Père ! » Qui est alors Joseph, si Jésus a une autre père ? Et qui est ce fils dont la trajectoire de vie semble s’infléchir loin du contrôle et des orientations parentales, vers un autre service, celui d’un autre Père ?
Les mondes selon Luc
Luc semble vouloir opposer deux mondes ici. Le monde de l’héritage religieux et identitaire qui façonne nos pensées et nos comportements, nos prières et nos bonnes actions. Chaque religion génère ses rites et ses œuvres de charité, ses pèlerinages et ses calendriers, ses obligations morales et ses systèmes de rétribution. Le monde de Marie et Joseph, c’est encore le monde des reproches dès que quelqu’un s’écarte du droit chemin : « Pourquoi nous as-tu fait ça ? ».
Le monde de la sainte famille est devenu le monde de tout le monde, un monde plat ou les gens vivent et meurent sans se poser de question. Parce que la religion est conçue pour n’avoir que des réponses à donner ! Un monde où la nuit de Noël a perdu toute présence. Noël n’a finalement rien changé.
De Nazareth à Jérusalem, il y a loin !
De l’autre côté, Jérusalem. C'est le monde de Jésus. On le retrouve au temple. Et on pourrait imaginer, en lisant vite, que cette fugue de jeunesse annonce une belle vocation pastorale ! Mais Jésus n’est pas venu éprouver son appel. Il vient à la rencontre des gens, de ceux qui savent ou prétendent savoir qui est Dieu. Il n’est pas venu prêcher comme le décrivent les grands peintres, ni déposer son enseignement comme le font les maîtres. Luc nous décrit avec soin l’attitude de Jésus : « Il les écoutait et les interrogeait », voilà une bien belle manière d’être pasteur, vous ne trouvez pas ? Ecouter et questionner, c’est permettre à l’autre d’exister librement dans la relation. C’est aussi l’amener à interroger ses propres convictions, l’inviter à un déplacement dont il doit trouver lui-même le chemin. C’est en cela que Jésus étonne tout le monde. Voici un maître qui n'assène ni n’assomme, qui ne brandit pas l'anathème ni ne respire pas la menace religieuse. Pour écouter, pour interroger, il faut s’ouvrir au monde intérieur de ceux qui sont là. Et si votre monde intérieur est bâti sur la culpabilité, s’il se construit sur le donnant-donnant, la rétribution et qu’il produit en vous la peur d’échouer, alors… Jésus a des questions à vous poser : il n’y a pas d’écoute sans amour, pas d’amour vrai sans confrontation !
Alors, où est Jésus ?
Marie a beau repasser dans son cœur les événements du passé et ceux qui se déroulent aujourd’hui sous ses yeux, elle et Joseph ne comprennent plus. Ils sont un peu comme vous et moi, plus prompts à se réfugier dans les certitudes immobiles, les vérités sécurisantes, les traditions et les calendriers qui nous disent comment faire et refaire.
Et en même temps, je trouve cette mère et ce père extrêmement touchants. A leur façon, avec leurs infirmités, leurs maladresses, leur autisme parental, ils partent malgré tout à la recherche de Jésus. Au bout de trois jours, ils le retrouvent. Trois jours… C’est aussi le temps qu’il faudra aux femmes pour découvrir le tombeau vide et au Christ pour en sortir. Il y a au moins autant d'incompréhension que d’amour dans cette recherche inquiète, dans cette course qui les ramène à leur fils.
Happy end...
Luc achève son récit. Tout rentre dans l’ordre. Jésus rentre à la maison, bien sagement avec papa et maman. « Il leur était soumis » écrit Luc. C’est aussi cela l’amour du Christ pour notre humanité. Il n’impose pas ses droits ; il se soumet à nos aveuglements, par amour ; Dans quelques années, il reviendra à Jérusalem, pour se soumettra cette fois au verdict de sa mise en croix !
Ecoute, questionnement et soumission : voilà le mystère de Noël qui prend corps, grandit en sagesse, stature et grâce !
Au moment où en ce début d'année, nous nous apprêtons à regagner nos pénates ecclésiales, sachons que le Seigneur nous accompagne, écoutant nos questions, questionnant nos certitudes et se soumettant à nos décisions. Il reste avec nous, coûte que coûte.
Mais il espère aussi en silence que bientôt, peut-être, nous nous ouvrirons à notre tour au mystère de Noël, au mystère de la croix, aux secrets de l’écoute, à la force du juste questionnement et la soumission joyeuse au règne de l’amour. Amen !